Et si on faisait danser la médecine ?
Médecin, danseuse, thérapeute : comment Aude Loreaux a réinventé son rapport au soin
Quand on pense à un médecin généraliste, on imagine rarement quelqu'un qui fait rouler des enfants sur le sol au rythme d'une musique, enveloppe ses patients dans un tissu mexicain, ou guide une petite fille de 9 ans à travers ses traumas grâce à des mouvements oculaires. Et pourtant, c'est exactement ce que fait Aude Loreaux au quotidien.
J'ai rencontré Aude par la danse ; comme souvent dans ma vie, les connexions les plus précieuses passent par le corps !
Quand le système médical ne laisse plus de place au soin
Aude ne cache pas avoir vécu une vraie crise de sens après ses années à l'hôpital. Gériatrie, médecine de campagne, urgences : elle a aimé le contact avec les patients, mais s'est heurtée à un mur. Manque de moyens, pression administrative, rentabilité à tout prix.
"On n'a plus le temps de prendre soin des gens."
La maternité comme révélateur
Le congé parental d'Aude pendant le Covid n'a pas été une pause. C'a été un accélérateur de transformation. En vivant de l'intérieur la période périnatale, elle a réalisé à quel point les femmes sont souvent seules après l'accouchement — physiquement, émotionnellement, corporellement.
Elle s'est formée au yoga prénatal, pas pour en faire un métier, mais pour comprendre. Et cette formation a ouvert une porte : celle du corps comme outil thérapeutique.
Le burnout des soignants n'est pas qu'une question de charge de travail. C'est souvent une dissonance de valeurs. Identifier ce qui compte vraiment pour soi - prévention, écoute, lien corps-esprit - est une première étape pour trouver sa propre voie.
La danse-thérapie : ce que c'est vraiment (et ce que ce n'est pas)
Quand Aude arrive pour la première fois à un stage avec Benoît Lesage - médecin et danse-thérapeute de référence en France - elle tombe sur des gens qui se roulent par terre et font des sons étranges. Sa réaction ? "J'ai cru que c'était une danse de mutants."
Elle y revient quand même. Et quelque chose se déverrouille, le mouvement est une langue naturelle.
Ses fondements reposent sur plusieurs principes :
- Le corps et le psychisme sont indissociables. Ce qui ne peut pas être dit peut souvent être bougé, vécu, ressenti physiquement.
- Le mouvement authentique est thérapeutique. Pas besoin de "savoir danser".
- Le groupe crée un espace de régulation. Observer les autres, s'accorder à eux, être vu : tout cela travaille des dimensions profondes de l'être.
L'EMDR avec les enfants : démystifier une approche puissante
L'EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing) est souvent présentée comme une technique mystérieuse. En réalité, son fonctionnement est assez bien documenté neuroscientifiquement.
Aude l'explique avec une belle métaphore : le trauma, c'est un train qui s'est arrêté en gare. L'information émotionnelle est bloquée, non intégrée. L'EMDR relance le mouvement, littéralement, pour permettre au cerveau de "digérer" l'expérience.
En pratique, on demande au patient de rappeler le souvenir douloureux tout en effectuant des stimulations bilatérales (mouvements oculaires, tapotements, sons alternés gauche/droite). Cela active simultanément la mémoire traumatique et le système de traitement de l'information, ce qui permet une désensibilisation progressive.
Aude pratique l'EMDR dès 3 ans, notamment pour des troubles du sommeil liés à des peurs ou à des séparations difficiles. Elle adapte les protocoles : moins de verbalisation, plus de jeu, de métaphores visuelles, de supports concrets.
Les cartes d'émotions : un outil simple, une porte immense
Dans sa pratique quotidienne, que ce soit en séance individuelle ou en groupe, Aude utilise des cartes d'émotions, de ressentis corporels et de besoins.
Pourquoi ? Parce que mettre des mots sur ce qu'on ressent n'est pas inné. Surtout chez les enfants. Surtout quand l'émotion est forte, confuse, mêlée de honte ou de peur.
Les cartes servent de médiateur : pointer une image ou un mot sur une carte, c'est plus simple que de formuler "j'ai peur que tu ne m'aimes plus si je pleure". Ça désamorce la censure intérieure et donne une forme au ressenti.
Trois types de cartes particulièrement utiles :
- Cartes d'émotions (joie, tristesse, colère, surprise, peur, dégoût et leurs nuances)
- Cartes de ressentis corporels (où est-ce que je ressens ça dans mon corps ? serrement dans la gorge ? ventre noué ?)
- Cartes de besoins (inspirées de la Communication Non Violente de Marshall Rosenberg)
Le Rebozo : quand un tissu devient thérapeutique
Le Rebozo est un long tissu mexicain, sans couture, traditionnellement utilisé par les sages-femmes pendant l'accouchement pour bercer, soutenir, mobiliser le bassin. Aude l'a intégré à sa pratique bien au-delà de la périnatalité.
Ce qui fascine avec le Rebozo, c'est sa capacité à travailler sur plusieurs niveaux simultanément :
- Proprioceptif : le tissu enveloppant définit les contours du corps, renforce le sentiment d'exister dans sa peau
- Tonique : les balancements induisent un relâchement progressif des tensions musculaires
- Psychique : l'enveloppement procure une sensation de contenance, de sécurité, qui peut être très régressive (au sens positif du terme)
Aude l'utilise notamment :
- Avec des femmes opérées d'un cancer du sein, pour les aider à réhabituer leur corps modifié
- Avec des enfants hyperactifs ou agités, pour les aider à se recentrer
- En fin de séance d'EMDR intense, pour ramener de la contenance après un travail émotionnel profond
Des formations au Rebozo sont proposées aux sages-femmes, aux ostéopathes, aux psychomotriciens et aux doulas. Aude initie elle-même son utilisation aux étudiants en psychomotricité à Besançon, preuve que cet outil gagne à être connu bien au-delà des maternités.
Ce que nos ateliers "Danse Bien-être" apportent
Aude et moi co-animons des ateliers de danse bien-être à Besançon, ouverts aux adultes. Et c'est dans cet espace de co-création que j'ai vu ses outils en action, incarnés, vivants.
Voici la structure que nous avons développée ensemble, elle peut inspirer toute personne qui anime des groupes corps-esprit :
1. Se nommer par le corps Pas de "bonjour je m'appelle X". Chacun arrive avec un geste, une posture, une qualité de présence. Ça crée immédiatement un espace différent, où le corps a le droit d'être là.
2. L'ancrage
Avant de bouger, on pose. Pieds au sol, respiration, conscience du poids. C'est le fondement de toute la suite.
3. Le mouvement fluide et les foulards Les foulards prolongent le geste, rendent visible ce qui est souvent intérieur. Ils facilitent aussi l'expression pour ceux qui ne se sentent "pas danseurs".
4. La conscience tactile
On propose toujours un temps plus sensoriel. Apprendre à se déposer au sol en gardant les sens ouverts. Ne plus faire, juste être et ressentir les tissus qui viennent toucher les corps.
5. Les Circle Songs
Pratique vocale improvisée en cercle, inspirée de Bobby McFerrin. Chaque sous-groupe chante une ligne mélodique. Le résultat : une cathédrale de sons construite collectivement, où chaque voix compte.
Trouver le lieu où l'on aime travailler
Ce qui me touche profondément dans le parcours d'Aude, c'est qu'elle n'a pas "raté" sa carrière médicale. Elle l'a réinventée à partir de ce qui comptait vraiment pour elle : l'écoute, le corps, la relation, la prévention.
Son message aux étudiants en psychomotricité à qui elle enseigne aujourd'hui est peut-être le plus beau résumé de tout ce qu'on a exploré ensemble :
"Il est possible de trouver un espace de pratique en accord avec ses valeurs. N'ayez pas peur d'amener vos idées."
C'est ça, trouver son mouv' !!!
